Le Christ, la productivité
et le souci de performance
Il est utile d'évaluer
l'efficacité de notre travail
et de tout ce en quoi nous
investissons nos forces, nos
capacités et notre temps.
Cependant, l'exigence de
productivité et des résultats
rapides prend de notre temps
une telle importance que cela
devient dangereux. Des
personnes sont dévalorisés
parce qu'elles ne semblent pas
assez rentables pour
leurs semblables. De même,
certains risquent de donner à
leur travail une importance
démesurée. Anselm Grün
souligne clairement le message
du Christ qui se place en
opposition à la performance.
Il nous donne de repères pour
vivre sainement notre rapport
au travail et à toutes nos
oeuvres.
Beaucoup de rabbis, à l'époque
de Jésus, établissaient des
règles de vie pour leurs
élèves. Et, parfois, ils se
faisaient concurrence pour
renforcer les commandements
divins et pour les appliquer.
Leur course à la performance
ne se déroulait pas dans le
domaine social ou politique
mais devant Dieu. Pieux était
celui qui accomplissait une
bonne action, qui jeûnait
régulièrement, qui priait
quotidiennement, qui faisait
l'aumône, qui faisait valoir
sa piété devant Dieu.
Aujourd'hui, nombreux sont
ceux qui se déterminent, dans
la vie sociale ou familiale,
selon le critère de la
performance. Ils veulent, par
celui-ci, prouver leur valeur.
Jésus ne se laisse pas prendre
au « toujours plus » de la
performance. Il invite les
hommes à vivre, les autorisant
à être ce qu'ils sont. Son
message est celui d'un amour
sans conditions et sans
contrepartie. Jésus s'adresse
à ceux qui ne sont pas dans
l'ostentation: pécheurs,
pauvres, méprisés et opprimés.
Cela rend furieux les
pharisiens qui sont fiers de
leurs œuvres.
Deux paraboles expriment
clairement comment Jésus brise
la spirale de la performance.
Celle des ouvriers envoyés à
la vigne (Matthieu 20,1-16)
agace beaucoup de patrons :
« Il n'est pas possible, dans
le travail, d'agir ainsi avec
les ouvriers!», disent-ils.
Jésus y évoque un vigneron
qui, tôt le matin, embauche
des ouvriers pour travailler
sa vigne. Il en embauche
encore à la troisième, à la
sixième et à la neuvième
heure. Et même à la onzième
heure, soit une heure avant
la : fin de la journée. Le
soir venu, lorsqu'il paie le
salaire convenu d'un denier
pour la journée, il s'adresse
d'abord aux derniers arrivés.
Les autres, qui avaient peiné
toute la journée, pensaient
qu'ils allaient toucher
davantage mais n'obtinrent que
le denier convenu.
Le principe de compétition est
ici mis sens dessus dessous :
« Voilà comment les derniers
seront premiers, et les
premiers seront derniers »
(Matthieu 20,16). Cette
parabole ne renvoie pas à la
performance et au salaire mais
à la confiance en ce que l'on
fait. Jésus ne justifie pas
l'oisiveté, il estime sain de
travailler, mais il libère le
travail du jugement des
autres. Il ne faut pas
chercher à se prouver, par le
travail, que l'on peut être
fier de ce que l'on fait,
l'art de la vie consiste à
consentir à ce qui se présente
et à ce qu'on exige de moi.
Dans la célèbre parabole de
l'enfant prodigue (Luc
15,11-32), le plus jeune frère
veut profiter immédiatement de
son héritage. Il part pour un
pays lointain afin de jouir de
la vie sans limites. Peu de
temps après, sa fortune
dilapidée, il se voit obligé
de se mettre au service d'un
des habitants du pays qui
l'envoie garder les cochons.
Cet animal étant impur pour
les Juifs, il subit ainsi une
humiliation. Étant de plus en
plus mal, il décide de
retourner chez son père, car
il sait que les employés de
celui-ci connaissent un sort
meilleur que le sien. Son père
l'accueille dans la joie et
donne une fête pour son
retour. Le fils mort est
revenu à la vie, l'enfant
perdu a été retrouvé.
Cependant, le frère aîné, qui
avait accompli son devoir jour
après jour, se met en colère
en entendant la musique. Sa
colère montre que, de ce
travail auquel il n'avait pas
consenti, il attendait salaire
et reconnaissance. Il
s'adresse à son père : « Voilà
tant d'années que je te sers,
sans avoir jamais transgressé
un seul de tes ordres, et
jamais tu ne m'as donné un
chevreau, à moi, pour festoyer
avec mes amis! » (Luc 15,29.)
Il n'était pas désintéressé,
attendait une marque en
retour: il voulait acheter
l'amour de son père.
Par cette parabole, Jésus nous
fait comprendre que nous
n'avons pas à « acheter »
l'amour de Dieu en
accomplissant des
performances. Cet amour est
toujours là, Dieu nous accepte
quoi qu'il arrive. Son amour
n'est lié à aucune condition,
ni celle de la performance ni
celle du conformisme. Qui se
sent accepté sans condition
peut agir en toute liberté. Il
n'est pas soumis à la pression
de devoir prouver quelque
chose, il s'adonne au travail
naturellement et par plaisir.
Jésus se distingue par la
liberté qu'il prend par
rapport à toute performance.
Et par cette liberté, il a
accompli une foule de choses.
Durant les seules trois années
de son activité publique, il
s'est adressé à beaucoup de
monde, a soigné de nombreux
malades. Avant tout, il a
initié un mouvement qui se
poursuit aujourd'hui encore et
qui pousse quantité d'hommes à
s'engager pour un monde plus
humain. Parce qu'il n'avait
rien à prouver, Jésus était
libre de donner « des fruits »
au centuple, comme il l'évoque
dans une parabole. Ces
« fruits » ont leur origine
dans la foi et non dans la
performance. La foi me libère
de la pression qui pèse sur
moi. Ainsi, la source
intérieure jaillit-elle en
moi, diffusant son énergie
dans le monde sans se tarir.
Si je ne suis plus soumis à la
performance, la vie peut
affluer, la créativité et
l'imagination trouvent en moi
un terrain où s'épanouir pour
accomplir de grandes choses.
De quoi est faite ta vie ? Te
définis-tu par tes
performances ? As-tu besoin de
faire tes preuves devant Dieu
et devant les hommes ? Quelle
est ta véritable motivation
dans ton travail, dans ton
engagement pour les autres,
dans ta vie quotidienne et
dans ta vie spirituelle ?
Éprouves-tu du plaisir dans
ton travail ? Ou bien t'y
réfugies-tu pour échapper à ta
vérité intérieure, à la
manière du frère aîné de la
parabole de l'enfant
prodigue ?
Anselm Grün,
Jésus un message de vie,
pp. 31-35.